Les jours ont palpité, drôlement, des jours à beaucoup regarder l'heure, à se presser en prononçant un peu plus de phrases piquantes que nos envies d'harmonie l'auraient souhaité. Temps de pauses collés aux temps d'accélérations. Ces moments en creux, avant de partir, habiller, changer, transvaser tout le monde... Puis la route, la radio ou enfin nos échanges plus doux. On est un jeune couple, à la courte et dense vie, aussi je plonge avec plaisir dans nos conversations au goût de rencontre. Celles qui m'ouvrent la porte sur une pièce que je n'avais pas devinée en lui. Temps contrastés quand on s'assied dans une brasserie, proclamée comme notre future cantine, à quelques minutes de la maison. Notre voisin de table nous raconte sa vie à la campagne dans les Ardennes, ses quatre enfants aux prénoms bretons, un dessert peut-être un peu ringard mais mangé les yeux brillants et les cuillerées enthousiastes. On repart tambour battant, rencontrer une potentielle nourrice. On me dira avec un drôle d'air j'aurais jamais pensé à ça si tôt, moi... mais moi si, ça me tracasse, les journées de mes bébés quand je serai juste à côté mais pas là. Tous un peu mal à l'aise, on essaie de se raconter, de se dire comment on voit l'enfance, l'instant présent qui prime sur tout.
Dernier lundi avant l'après, dernier lundi où il part très tôt rejoindre sa lointaine classe alors que moi je suis bercée par leurs deux respirations. La nuit derrière les volets pas tout à fait fermés, et le vrai réveil quelques heures plus tard. Dernière petite routine dans notre monde feutré, la danse d'un bébé puis l'autre sur la table à langer, les jeux qui s'y immiscent. Les contretemps qui n'en sont pas, ce sont seulement des moments de vie en plus, des bonus au bonheur. Revenir d'avoir accompagné Pépin chez la nounou, savourer une tétée sur le canapé, ses yeux mi-clos et les miens qui pourraient bien se fermer aussi mais qui ne se risquent pas à perdre une seule miette de ce spectacle, de ses mains qui m'attrapent, de ses sourires qui s'esquissent, ses cils qui caressent l'air. Je dormirai plus tard, quand la vie sera moins palpitante.
Puis même si l'on s'essouffle, si les to do lists ne tiennent pas sur un seul post-it, si les lessives s'enchaînent et que rien ne sèchent tant la pluie semble s'infiltrer à l'intérieur aussi, il reste nos nuits. C'est drôle cette vie où le négatif vaut autant que le positif, où il n'y a plus recto ni verso, où tout compte. La nuit est aussi dense que le jour, il y a les retrouvailles à chacun de ses réveils, le micro mais précieux câlin qui entoure les tétées pour l'accompagner à retourner dans le sommeil, ses mains sages et rondes contre moi. Entourée des deux côtés, les deux collés à moi, et Pépin tout près, assez près pour qu'on l'entende respirer et caresser ses doudous. L'écriture sera toujours trop fade pour raconter cette chaleur des coeurs qui battent les uns contre les autres.
Lundi dernier avant l'autre vie, on finit la tarte citron-chocolat pour le petit-déjeuner, Pépin et moi. J'aimerais un lundi page blanche, un nouveau projet au tricot et des sacs poubelles plein l'entrée qui feraient le vide. Mais mes mitaines attendent leurs derniers rangs et un gilet ses manches. J'écoute sûrement une fois de trop Eléor sans savoir si à force cette chanson ne m'agace pas un peu. J'ai froid et le thé n'y fait rien, je fais la moue en allumant le chauffage, j'aime bien la chair de poule qui me rappelle les après-midi emmitouflée face à mon bureau, ces journées étudiante, tasses fumantes, mains froides et cours surlignés. Il y a longtemps, mais c'était déjà moi.


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